Appel européen à un moratoire pour geler la numérisation de l’accès aux services essentiels

Suite à leur cam­pagne “L’hu­main d’abord” qui les a amené à revendi­quer le retour des guichets physiques, l’ac­cueil télé­phonique sans robots…, le col­lec­tif des asso­ci­a­tions belges lance une cam­pagne européenne car le con­stat est le même dans toute l’Eu­rope.

En effet, suite à l’adop­tion de la “stratégie de la décen­nie numérique”, tous les pays ten­tent de numéris­er à 100% leurs ser­vices publics, l’ac­cès aux dossiers médi­caux et à impos­er l’i­den­ti­fi­ca­tion numérique sys­té­ma­tique pour se con­necter à ces ser­vices.

Halte au con­trôle numérique s’est lancé, depuis plusieurs mois, dans une recherche sim­i­laire à celle du col­lec­tif belge en élab­o­rant un “statut d’ob­jecteur du numérique”, com­posé de droits oppos­ables à cette numéri­sa­tion sans fin de nos vies. Nous avons d’ailleurs invité un mem­bre de ce col­lec­tif belge lors de notre dernière con­ven­tion en avril.

Nous sommes bien sûr sig­nataires de cet appel.

La trans­for­ma­tion numérique de la société s’accélère. Elle con­cerne désor­mais la plu­part des aspects de la vie quo­ti­di­enne. Pour inter­a­gir avec des admin­is­tra­tions, une banque, un four­nisseur d’énergie, pour chercher un emploi ou un loge­ment, pour acheter un bil­let de train…, le numérique est ren­du incon­tourn­able. Ce pas­sage au numérique va sou­vent de pair avec la réduc­tion, voire la sup­pres­sion, des canaux tra­di­tion­nels d’interaction comme le guichet, le télé­phone ou le cour­ri­er postal.

La trans­for­ma­tion numérique s’accélère, alors que plus de 40 % de la pop­u­la­tion européenne ne maitrise pas les com­pé­tences numériques de base [1]. Par­mi les groupes les plus en dif­fi­culté avec le numérique [2], citons les per­son­nes âgées, les per­son­nes peu diplômées, les per­son­nes sans emploi mais aus­si les femmes, les per­son­nes en sit­u­a­tion de hand­i­cap et les per­son­nes au statut migra­toire pré­caire. Dans de nom­breux cas, leurs dif­fi­cultés avec le numérique s’ajoutent à des dif­fi­cultés sociales, provo­quant un effet de “dou­ble peine” sur des per­son­nes déjà vul­nérables. Par­fois, leur impos­si­bil­ité d’accéder à cer­tains ser­vices essen­tiels [3] à cause de la réduc­tion des canaux hors-ligne aboutit à une spi­rale d’exclusion : non-recours aux droits soci­aux, exclu­sion ban­caire, perte d’autonomie, coupure de la four­ni­ture d’énergie, etc.

Ces con­stats sont révéla­teurs d’une sit­u­a­tion para­doxale entre le vécu de 40 % de citoyens européens éloignés de cer­tains usages du numérique, et une poli­tique européenne pour­suiv­ant, presque aveuglé­ment, le développe­ment du numérique.

Depuis 2011 [4], la Com­mis­sion européenne est pour­tant tenue de veiller au respect de cer­taines valeurs partagées comme l’accessibilité, l’égalité de traite­ment ou l’accès uni­versel, en ce qui con­cerne l’exécution ou la four­ni­ture de ser­vices d’intérêt général [5].

En 2017, le Socle européen des Droits soci­aux [6] con­sacrait pour­tant le droit aux ser­vices essen­tiels en ces ter­mes : “Toute per­son­ne a le droit d’accéder à des ser­vices essen­tiels de qual­ité, y com­pris l’eau, l’assainissement, l’énergie, les trans­ports, les ser­vices financiers et les com­mu­ni­ca­tions numériques. Les per­son­nes dans le besoin doivent béné­fici­er d’un sou­tien leur per­me­t­tant d’accéder à ces ser­vices.”

Ce socle, matéri­al­isant des valeurs partagées par les dif­férents États mem­bres, est aujourd’hui sac­ri­fié sur l’autel de la numéri­sa­tion. La stratégie “Décen­nie numérique” de l’UE fixe l’objec­tif de 100 % des ser­vices publics, y com­pris les ser­vices de san­té, en ligne d’ici 2030 [7]. Les autres ser­vices essen­tiels (ban­ques, énergie, trans­ports en com­mun…) pour­suiv­ent aus­si la voie de la numéri­sa­tion. En main­tenant ce cap, l’UE risque de priv­er 40 % de ses citoyens de droits et de ser­vices fon­da­men­taux [8].

Certes, l’Union européenne et ses États mem­bres recon­nais­sent l’urgence de for­mer la pop­u­la­tion au numérique et de met­tre en place des dis­posi­tifs d’aide au numérique pour accom­pa­g­n­er les per­son­nes en dif­fi­culté. Les pro­grammes d’inclusion numérique sont néces­saires, mais ne sont qu’une réponse par­tielle. L’apprentissage du numérique, en par­ti­c­uli­er des usages admin­is­trat­ifs du numérique, prend du temps. Pour les 20 % d’Européens qui ne maitrisent pas, ou pas bien, la lec­ture et l’écriture [9], la route risque d’être très longue. Et pour cer­taines per­son­nes en sit­u­a­tion de hand­i­cap, cer­tains usages du numérique sont tout sim­ple­ment hors de portée.

L’automatisation des droits, ren­due pos­si­ble par les tech­nolo­gies de traite­ment des don­nées à grande échelle, est présen­tée comme une solu­tion à la com­plex­ité et aux dif­fi­cultés admin­is­tra­tives. Elle per­me­t­trait aux citoyens d’avoir directe­ment accès aux droits et ser­vices aux­quels ils peu­vent pré­ten­dre, sans démarche spé­ci­fique. Quoique séduisantes, ces tech­nolo­gies posent ques­tion dès lors qu’elles com­por­tent un risque de ren­force­ment, voire d’automatisation de dis­crim­i­na­tions sous cou­vert d’objectivité [10]. En guise d’exemples récents, citons le cas des Pays-Bas [11] ou de la France [12], où des mil­liers de familles sont soupçon­nées, voire accusées à tort de fraude sociale par des algo­rithmes de con­trôle ren­forçant des stéréo­types racistes, clas­sistes ou sex­istes déjà présents dans la société et pri­vant, dans cer­tains cas, les ménages de revenus indis­pens­ables à leur survie.

Nous sommes con­scients d’aller à con­tre­courant d’une ten­dance aujourd’hui con­sid­érée comme inéluctable, mais il nous sem­ble urgent d’agir. Dans cet esprit, nous récla­m­ons l’adoption d’un mora­toire qui gèlerait la pro­gres­sion de la numéri­sa­tion des ser­vices essen­tiels à l’échelle européenne. Nous récla­m­ons l’adoption d’un mora­toire pour rétablir l’accessibilité de tous les ser­vices essen­tiels et garan­tir le main­tien de canaux non numériques d’interactions entre les citoyens et ces ser­vices. Ces canaux non numériques devraient être de qual­ité, disponibles en suff­i­sance, et ne pas impli­quer de sur­cout pour les usagers.

En 2023, l’Assemblée par­lemen­taire du Con­seil de l’Europe, représen­tant la voix de 700 mil­lions d’Européens, adop­tait une réso­lu­tion sur la frac­ture numérique recom­man­dant aux États mem­bres de “pass­er d’une logique de ser­vices publics entière­ment dématéri­al­isés à une logique de ser­vices publics entière­ment acces­si­bles, y com­pris en main­tenant un accès non numérisé aux ser­vices publics dans chaque cas où cela est néces­saire à garan­tir l’égalité d’accès aux ser­vices publics, leur con­ti­nu­ité et leur adap­ta­tion aux usagères et usagers” [13]. Aujourd’hui, un mora­toire est néces­saire pour que les États met­tent en œuvre la recom­man­da­tion du Con­seil de l’Europe.

Un mora­toire est égale­ment néces­saire pour organ­is­er un débat démoc­ra­tique au sujet de la place que nous voulons accorder au numérique dans nos vies et dans nos sociétés. Sur base des résul­tats de ce débat, il sera pos­si­ble de plan­i­fi­er et de con­cevoir col­lec­tive­ment une trans­for­ma­tion numérique souten­able et adap­tée aux volon­tés et aux besoins réels de la pop­u­la­tion. Enfin, un mora­toire est indis­pens­able pour éla­bor­er et pro­mulguer des lois qui pro­tègeront l’intérêt général et encadreront le pro­jet poli­tique que nous aurons choisi.

NOTES

[1] Com­mis­sion européenne, 2022. Dig­i­tal Econ­o­my and Soci­ety Index (DESI) 2022Human Cap­i­tal, p. 7

[2] Ibid., p.24. Selon le dernier rap­port DESI, 75 % des per­son­nes entre 65–74 ans sont en dif­fi­culté avec le numérique, 68 % des per­son­nes peu diplômées, 51 % des per­son­nes sans emploi, 48 % des femmes

[3] Les ser­vices sont con­sid­érés comme “essen­tiels” lorsque leur faible ou leur non-util­i­sa­tion est sus­cep­ti­ble de génér­er des dis­crim­i­na­tions sur le plan de l’accès aux droits soci­aux (e‑administration et e‑banque), aux soins de san­té (e‑santé), aux oppor­tu­nités com­mer­ciales liées à la con­som­ma­tion de biens et de ser­vices (e‑commerce). Voir : Accès aux ser­vices essen­tiels – socle européen de droits soci­aux

[4] Com­mis­sion européenne, 2011. Com­mu­ni­ca­tion de la Com­mis­sion au Par­lement européen, au Con­seil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions. Un cadre de qual­ité pour les ser­vices d’intérêt général en Europe

[5] Notion désig­nant un ensem­ble de ser­vices soci­aux, économiques ou non économiques, con­sid­éré d’intérêt général, et allant des admin­is­tra­tions publiques, aux ser­vices postaux, aux soins de san­té, de la police à la jus­tice, des ser­vices d’emploi aux loge­ments soci­aux, etc

[6] Adop­té en 2017 par la Com­mis­sion européenne, le Con­seil et le Par­lement européens : Socle européen des Droits soci­aux

[7] Com­mis­sion européenne, 2021. Décen­nie numérique de l’Europe : objec­tifs numériques pour 2030

[8] Charte des droits fon­da­men­taux de l’Union européenne

[9] Con­seil de l’Union européenne, 2016. Recom­man­da­tion rel­a­tive à des par­cours de ren­force­ment des com­pé­tences : de nou­velles per­spec­tives pour les adultes

[10] Dun­ja Mija­tović, 2018. Pro­téger les droits de l’Homme à l’ère de l’intelligence arti­fi­cielleCar­net des droits humains de la Com­mis­saire, Stras­bourg, 3 juil­let 2018

[11] Amnesty Inter­na­tion­al, 2021. Xeno­pho­bic machines. Dis­crim­i­na­tion through unreg­u­lat­ed use of algo­rithms in the Dutch child­care ben­e­fits Scan­dal

[12] France Cul­ture, 12 févri­er 2024. Jus­tice sociale : quand les algo­rithmes de la CAF dis­crim­i­nent les plus pré­cairesLe Biais d’Esther Duflo

[13] Assem­blée par­lemen­taire du Con­seil de l’Europe, 2023. Réso­lu­tion 2510 : Réduire la frac­ture numérique, pro­mou­voir l’égalité d’accès aux tech­nolo­gies numériques

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