La France est l’un des pays les plus envoûtés par le mysticisme technosécuritaire

Nous reprenons l’inter­view d’O­livi­er Tes­quet (jour­nal­iste, l’un des meilleurs spé­cial­istes français pour les ques­tions liées au numérique) par le site CQFD (juil­let 2023).

Nous y ajou­tons les liens vers nos pro­pres arti­cles (nom­breux !) dans le domaine de la sur­veil­lance et de la répres­sion, por­tant sur les textes et actions des pou­voirs français et européen (par­ti­c­ulière­ment depuis la nom­i­na­tion du com­mis­saire européen Thier­ry Bre­ton), ain­si que leurs impli­ca­tions locales (Saint Eti­enne, Loire et région Auvergne-Rhône-Alpes).

L’ar­ti­cle de CQFD

Acti­va­tion des objets con­nec­tés à dis­tance, sur­veil­lance des jour­nal­istes, expéri­men­ta­tion de la recon­nais­sance faciale… Depuis quelques mois, les pro­jets de lois lib­er­ti­cides se mul­ti­plient. Et même si tous n’aboutissent pas, le dis­cours tech­nosécu­ri­taire est de plus en plus hégé­monique. Entre­tien.

Début juin, le Sénat adop­tait l’article 3 de la loi Jus­tice, qui prévoit la pos­si­bil­ité d’activer à dis­tance des objets con­nec­tés (télé­phone, ordi­na­teur…) pour récupér­er des infor­ma­tions dans le cadre d’enquêtes [1]. Dans la foulée, il ten­tait de repêch­er des dis­po­si­tions sécu­ri­taires écartées de la loi JO 2024 [2] en val­i­dant, le 12 juin, l’expérimentation sur trois ans de la recon­nais­sance faciale en temps réel dans l’espace pub­lic. Au niveau européen, le Media Free­dom Act, offi­cielle­ment en faveur de la lib­erté de la presse, per­me­t­tra de piéger les télé­phones des jour­nal­istes au moyen de logi­ciels espi­ons afin de les sur­veiller [3]. On fait le point avec Olivi­er Tes­quet, jour­nal­iste à Téléra­ma spé­cial­isé dans les tech­nolo­gies numériques et la sur­veil­lance, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet [4].

[CQFD] On pen­sait avoir échap­pé à la recon­nais­sance faciale, écartée de la loi JO 2024. Elle revient par une autre porte ?

[Olivi­er Tes­quet] Dans le cadre de la loi JO 2024, la ligne rouge con­cer­nant la recon­nais­sance faciale s’était révélée plus dif­fi­cile à franchir que prévu pour le gou­verne­ment. En adop­tant cette propo­si­tion de loi visant à créer un cadre d’expérimentation pour la recon­nais­sance faciale, le Sénat pré­pare le ter­rain en fab­ri­quant de l’acceptabilité. Et même si cette propo­si­tion de loi a peu de chance d’être votée par l’Assemblée, c’est un cal­cul stratégique : on banalise les dis­cours, les argu­ments et les tech­nolo­gies en ques­tion, on fab­rique du con­sen­te­ment et l’on pré­pare les esprits au déploiement de ces tech­nolo­gies comme s’il était inéluctable.

C’était la même his­toire avec l’usage des drones dans le cadre du main­tien de l’ordre. L’ancien préfet de police Didi­er Lalle­ment les util­i­sait sur le ter­rain, le Con­seil d’État a d’abord dit “non”, suivi par le Con­seil con­sti­tu­tion­nel qui a cen­suré ces dis­po­si­tions dans la loi Sécu­rité glob­ale. Mais ils ont finale­ment réus­si à en légalis­er l’usage par le biais d’un autre véhicule lég­is­latif, la loi sur la respon­s­abil­ité pénale. Il y a un “effet cli­quet” : quand les tech­nolo­gies sont sor­ties de la boîte, c’est extrême­ment dif­fi­cile de les y remet­tre.

Les argu­ments sem­blent tou­jours les mêmes : la lutte antiter­ror­iste, et la néces­sité d’encadrer des tech­nolo­gies “déjà-là”.

Ce sont deux élé­ments assez sta­bles de l’obsession tech­nosécu­ri­taire : la légal­i­sa­tion a pos­te­ri­ori, où on légifère à l’envers afin d’autoriser des tech­nolo­gies déjà en usage ; et la lutte con­tre le ter­ror­isme. Ce sont deux argu­ments-mas­sues aux­quels il est très dif­fi­cile de s’opposer, et qui sont util­isés qua­si sys­té­ma­tique­ment lorsqu’il s’agit du déploiement de tech­nolo­gies sécu­ri­taires, alors même que rien ne prou­ve qu’elles soient effi­caces par rap­port à leurs objec­tifs.

Ce qui est encore plus curieux, c’est que moins une tech­nolo­gie fonc­tionne, plus on va ten­ter de la per­fec­tion­ner et plus on va la déploy­er dans des ver­sions encore plus intru­sives : on impose la vidéo­sur­veil­lance partout et, face aux doutes et cri­tiques, on passe à la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique puis à la recon­nais­sance faciale, sans savoir si elles sont effi­caces. On est sor­tis du domaine de la ratio­nal­ité sci­en­tifique pour ren­tr­er dans celui de l’irrationalité qua­si religieuse.

À qui prof­ite cette croy­ance dans le pou­voir mag­ique de la tech­nolo­gie ?

Elle prof­ite évidem­ment aux indus­triels qui fab­riquent ces tech­nolo­gies, qui en tirent d’importants béné­fices [5]. Ensuite, pour les poli­tiques, le dis­cours sécu­ri­taire est devenu un rit­uel d’accession au pou­voir, un élé­ment sta­ble de leurs pro­grammes, car c’est un dis­cours rémunéra­teur. L’actuel maire de Nice, Chris­t­ian Estrosi, en est un exem­ple chim­ique­ment pur : il a fait cam­pagne sur la sécu­rité, a fait de Nice une ville pio­nnière dans la vidéo­sur­veil­lance, et entre­tient ce dis­cours comme une forme de rente lui garan­tis­sant une longévité poli­tique. C’est le genre de pro­gramme qui per­met de pré­ten­dre agir, avec des instal­la­tions vis­i­bles et val­oris­ables, et qu’importe si la tech­nolo­gie n’a pas fait la preuve de son effi­cac­ité, voire a fait la démon­stra­tion de son inef­fi­cac­ité.

Dans l’émission C Ce soir à laque­lle tu as par­ticipé, la spé­cial­iste des enjeux géopoli­tiques des tech­nolo­gies Asma Mal­lah expli­quait qu’on est passé d’un droit à la sûreté à un droit à la sécu­rité [6]. Quelle est la dif­férence ?

La Déc­la­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme le droit à la sûreté, c’est-à-dire le droit d’être pro­tégé con­tre l’arbitraire de l’État. Depuis une quar­an­taine d’années, celui-ci a été trav­es­ti par les gou­verne­ments suc­ces­sifs, droite et gauche con­fon­dues, en “droit à la sécu­rité”, qui est la pos­si­bil­ité pour l’État de vio­l­er de manière arbi­traire les lib­ertés des citoyens.

Dans les con­sid­érants de la dis­so­lu­tion des Soulève­ments de la Terre, on retrou­ve notam­ment pour argu­ment le fait de laiss­er son télé­phone mobile chez soi ou de le met­tre en “mode avion” afin d’éviter le bor­nage. Est-il devenu inter­dit de se pro­téger ?

C’est un exem­ple sup­plé­men­taire de la manière dont l’État utilise la notion floue de ter­ror­isme à des fins poli­tiques ; ici, la répres­sion con­tre les mou­ve­ments écol­o­gistes qui, même si elle n’est pas nou­velle (rap­pelons-nous la débauche de moyens tech­nologiques pour pas grand-chose à Bure), s’aggrave. On va vers une crim­i­nal­i­sa­tion de la furtiv­ité : l’utilisation de cer­tains out­ils, comme Tails ou une mes­sagerie chiffrée, est con­sid­érée comme sus­pecte. C’est comme quand, en man­i­fes­ta­tion, apporter du sérum phys­i­ologique ou se pro­téger physique­ment devi­en­nent des élé­ments incrim­i­nants. D’un côté, le pou­voir se raid­it, devient de plus en plus vio­lent, se dote d’outils de plus en plus intrusifs ; de l’autre, on dénie aux citoyens la pos­si­bil­ité de se pro­téger con­tre l’arbitraire de ce pou­voir.

Au niveau européen, le con­trôle tech­nologique des fron­tières sem­ble faire excep­tion à toute régle­men­ta­tion…

His­torique­ment, les straté­gies de sur­veil­lance de la police, même avant l’irruption de la tech­nolo­gie, ont tou­jours ciblé les caté­gories de pop­u­la­tion con­sid­érées comme “dan­gereuses” : les pau­vres, les nomades, les ouvri­ers, les vagabonds… et aujourd’hui, les per­son­nes exilées. Et l’Union européenne se com­porte comme un lab­o­ra­toire de recherche et de développe­ment tech­nosécu­ri­taire, qui installe et teste lit­térale­ment in vivo ces dis­posi­tifs [7] sur des per­son­nes aux­quelles on dénie déjà un cer­tain nom­bre de droits fon­da­men­taux. L’AI Act (règle­ment sur l’intelligence arti­fi­cielle) en est un bon exem­ple. Adop­té par le Par­lement européen mi-juin afin de régle­menter les sys­tèmes de sur­veil­lance algo­rith­mique, notam­ment en les clas­sant en fonc­tion des “risques” qu’ils posent, il renonce à agir sur les tech­nolo­gies sécu­ri­taires déjà util­isées aux fron­tières. [8]

Mis bout à bout, tout cela des­sine un con­texte inquié­tant. C’est comme si rien ne pou­vait con­tr­er la logique tech­nosécu­ri­taire à l’œuvre.

En 2008, des per­son­nal­ités de tous bor­ds poli­tiques s’étaient indignées du pro­jet Edvige, qui visait à fich­er les opin­ions poli­tiques, syn­di­cales et religieuses des Français à par­tir de l’âge de 13 ans. Aujourd’hui, même si cer­tains tirent la son­nette d’alarme [9], plus grand monde ne prend posi­tion. La digue est en train de céder, et la France fait par­tie des pays les plus envoûtés par cette espèce de mys­ti­cisme tech­nosécu­ri­taire, comme le chef de file de cette course en avant. C’est pour cela qu’il faut pos­er col­lec­tive­ment des diag­nos­tics et impos­er un débat poli­tique – et non tech­nique – sur ce sujet. Il faut s’organiser, faire du bruit et, comme dis­ait Gün­ther Anders, inquiéter son voisin comme soi-même.

Pro­pos recueil­lis par Jonas Schny­der

[1] Le pro­jet de loi d’orientation et de pro­gram­ma­tion de la jus­tice (LOPJ), actuelle­ment en dis­cus­sion à l’Assemblée, prévoit notam­ment l’activation à dis­tance des caméras, des micros et de la géolo­cal­i­sa­tion d’objets con­nec­tés, pour toute per­son­ne impliquée dans un crime ou délit puni d’au moins 10 ans de prison. Voir notre arti­cle : LOPMJ arti­cle 3 : c’est fait, le pou­voir impose les objets con­nec­tés en mouchards

[2]Voir Olympiades du cyber­flicageCQFD n° 218 (mars 2023)

[3] Voir l’article d’Olivier Tes­quet L’espionnage des jour­nal­istes bien­tôt autorisé par une loi européenne ?, Téléra­ma (21÷06÷2023)

[4] Notam­ment À la trace (2020) et État d’urgence tech­nologique (2021), aux édi­tions Pre­mier Par­al­lèle

[5] Voir l’article Vidéo­sur­veil­lance bio­métrique : der­rière l’adoption du texte, la vic­toire d’un lob­by, site La Quad­ra­ture du Net (05÷04÷2023)

[6] I.A. : vers une société de sur­veil­lance ?C Ce soir (France 5, 15/06/23)

[7] Citons ItFlows (pré­dic­tion des flux migra­toires) et iBor­derC­trl (recon­nais­sance des émo­tions humaines lors des con­trôles). Plus d’ex­pli­ca­tions dans notre arti­cle Face aux migrant·es, l’UE (et la France) sys­té­ma­tisent l’IA

[8] “AI Act” : com­ment l’UE investit déjà dans des intel­li­gences arti­fi­cielles à “haut risque” pour con­trôler ses fron­tièresLe Monde (22÷06÷2023). Appel d’or­gan­i­sa­tions de défense des droits humains : IA act : 151 organ­i­sa­tions deman­dent à l’UE de respecter les droits humains, par­ti­c­ulière­ment ceux des migrant·es

[9] Dans son rap­port annuel pub­lié mi-juin, la Com­mis­sion nationale de con­trôle des tech­niques de ren­seigne­ment (CNCTR) s’inquiète des pro­grès de l’espionnage des milieux poli­tiques et syn­di­caux. Voir l’article Les ser­vices de ren­seigne­ment s’intéressent de plus en plus aux mil­i­tantsPoli­tis (16÷06÷2023)

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