Atelier Police / surveillance numérique du 16/09/2023

Ci-dessous relevé de con­clu­sions de l’ate­lier Police – Sur­veil­lance numérique qui a réu­ni 7 militant.es le same­di 16 octo­bre. En lien quelques arti­cles qui ont traité de ces ques­tions depuis la créa­tion du site.

Con­stats et enjeux

1. Pre­mier con­stat : nous sommes face à une exten­sion très rapi­de de la sur­veil­lance numérique et des moyens numériques de la police. Et face à cela, les garanties pour nos lib­ertés publiques sont de plus en plus faibles.

En France, plusieurs textes récents sont venus éten­dre la sur­veil­lance numérique et/ou rogn­er les pro­tec­tions de nos lib­ertés :

  • loi d’orientation et de pro­gram­ma­tion du min­istère de l’intérieur (LOPMI) de 2022 : elle ren­force les moyens de la police (y com­pris les moyens numériques : drones, caméras embar­quées, etc.) et lim­ite les garanties des per­son­nes con­tre l’arbitraire de la police (mul­ti­pli­ca­tion des pos­si­bil­ités d’interconnexion entre fichages, exten­sion des dél­its pou­vant faire l’objet d’amendes for­faitaires délictuelles (AFD) c’est-à-dire de con­damna­tions sans procès par la police, etc.) ;
  • loi JO 2024 : elle per­met l’expérimentation de la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique, y com­pris au-delà des JO. Or la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique con­stitue une men­ace inquié­tante à l’encontre des lib­ertés publiques et com­porte de graves risques de dis­crim­i­na­tion.

A l’échelle de l’Union européenne, les choix poli­tiques qui sont faits ne sont guère moins inquié­tants et les pro­tec­tions des lib­ertés très lim­itées :

  • le RGPD (Règle­ment général pour la pro­tec­tion des don­nées) de 2018 : il énonce cer­tains principes pro­tecteurs mais qui sont à ce jour peu traduits de façon effec­tive.
  • le Dig­i­tal Ser­vice Act (DSA), entré en vigueur le 25 août 2023 : il est présen­té comme un texte visant à “pro­téger les citoyens européens”, notam­ment con­tre la haine en ligne et les fake news. Mais le com­mis­saire européen Thier­ry Bre­ton, début juil­let 2023, après les émeutes en France, a soutenu que le DSA per­me­t­trait de sus­pendre un réseau social s’il ne sup­pri­mait pas “immé­di­ate­ment” des “appels à la révolte”, ce qui a fait écho aux inter­ven­tions d’Emmanuel Macron envis­ageant de “couper” les réseaux soci­aux lors de crises sociales. T. Bre­ton est ensuite revenu sur ses pro­pos, indi­quant que seul un juge pour­rait pren­dre une mesure de ce type. Ces réac­tions poli­tiques récentes inter­ro­gent quant aux risques de dérives dans les usages qui pour­raient être faits de ces pos­si­bil­ités.
  • le pro­jet d’AI Act (en cours) : il prévoit de class­er les objets util­isant l’IA en 4 caté­gories en fonc­tion de leur dan­gerosité, et d’interdire cer­tains usages dan­gereux (par exem­ple la recon­nais­sance faciale, la recon­nais­sance des émo­tions, la police pré­dic­tive, etc.). Mais ce sont les indus­triels eux-mêmes qui décideraient du classe­ment des pro­duits qu’ils fab­riquent dans l’une ou l’autre de ces caté­gories !
  • le pro­jet de règle­ment “Child sex­u­al abuse reg­u­la­tion”, CSAR (égale­ment appelé Chat con­trol). Si son objec­tif affiché est de lut­ter con­tre les abus sex­uels sur les enfants, il vise en réal­ité à créer un out­il inédit de sur­veil­lance des com­mu­ni­ca­tions. Il reviendrait à met­tre fin au chiffre­ment des com­mu­ni­ca­tions en ligne et donc à toute con­fi­den­tial­ité des échanges en ligne. Selon La Quad­ra­ture du Net, les dis­cus­sions en cours à Brux­elles aujourd’hui lais­sent présager une adop­tion très prochaine du texte. De façon plus générale, on a pu voir ces dernières années com­ment le recours à des out­ils de cryptage ou le fait de ne pas utilis­er de smart­phone (ou de ne pas l’avoir sur soi) sont de plus en plus crim­i­nal­isés : ces com­porte­ments sont présen­tés comme sus­pects y com­pris par cer­tains juges.
  • le pro­jet de porte­feuille d’identité numérique : il est porté par les insti­tu­tions européennes et annon­cé comme en mesure de nous sim­pli­fi­er la vie en réu­nis­sant sur nos smart­phones l’ensemble de nos doc­u­ments offi­ciels et iden­ti­fi­ants privés. On peut pour­tant crain­dre que ce “droit” au porte­feuille numérique ne se trans­forme à plus ou moins brève échéance en oblig­a­tion et en out­il de con­trôle de nos iden­tités.

On remar­que aus­si que dans cer­tains pays, le numérique tend à devenir l’unique moyen de paiement. Notre banque sait tout de nos moin­dres dépens­es (et déplace­ments), du moins pour celles et ceux d’entre nous qui sont en sit­u­a­tion d’avoir un compte en banque. Face à de telles évo­lu­tions, et aux men­aces qu’elles font naître sur les lib­ertés indi­vidu­elles et sur la pos­si­bil­ité d’accéder à des moyens de paiement (cas des per­son­nes pré­caires, exilées, etc.), il est fon­da­men­tal de préserv­er des alter­na­tives aux “solu­tions” numériques. La Suède est d’ailleurs rev­enue en 2020 sur le paiement “tout numérique”.

2. Deux­ième con­stat : cette exten­sion numérique s’ajoute à une réal­ité de la poli­tique française en matière de police qui pose prob­lème en soi :

  • choix d’un mod­èle polici­er répres­sif, de main­tien de l’ordre, là où dans d’autres pays l’accent est mis sur la préven­tion, les rap­ports de con­fi­ance entre police et pop­u­la­tion, la police comme ser­vice pub­lic sur lequel les usagers peu­vent compter.
  • qua­si-absence de con­trôle des actions poli­cières : dans ce sys­tème insti­tu­tion­nel aber­rant au sein duquel la police est con­trôlée par elle-même (IGPN), nous avons très peu de moyens de recours face à l’arbitraire de la police.
  • cette qua­si impunité poli­cière favorise les vio­lences poli­cières, le racisme sys­témique et les dis­crim­i­na­tions (par exem­ple con­trôles au faciès).

Tout le monde est poten­tielle­ment con­cerné par ces prob­lèmes mais certain.es d’entre nous le sont par­ti­c­ulière­ment :

  • d’abord les habitant.es des quartiers pop­u­laires et les per­son­nes racisées, qui subis­sent les vio­lences poli­cières depuis des décen­nies ;
  • et aus­si les militant.es qui s’opposent aux poli­tiques gou­verne­men­tales, qui sont de plus en plus confronté.es à la répres­sion et à la sur­veil­lance (en par­ti­c­uli­er depuis les mobil­i­sa­tions con­tre la loi Tra­vail en 2016, le mou­ve­ment des Gilets Jaunes depuis 2018, et de façon crois­sante les mobil­i­sa­tions écol­o­gistes, cf. Sainte-Soline en mars 2023).

Même si les enjeux pour les lib­ertés publiques sont les plus sail­lants, il faut aus­si pren­dre en compte les enjeux écologiques et le gâchis financier (exem­ple du coût impor­tant des caméras de vidéo­sur­veil­lance alors que leur inef­fi­cac­ité a été ample­ment démon­trée).

Pour résumer les con­stats, nous sommes face au développe­ment des moyens d’une sur­veil­lance numérique de masse. Ces moyens sont à la fois ceux dont se dotent les pou­voirs publics (caméras de vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique, drones, fichiers numériques de la police, etc.) et ceux d’acteurs privés, sou­vent très puis­sants (pro­prié­taires des plate­formes en ligne, opéra­teurs de télé­com­mu­ni­ca­tions, fab­ri­cants de smart­phones, ban­ques, etc.). Le fait que l’extension du con­trôle numérique se fasse pas à pas rend plus dif­fi­ciles les résis­tances (selon la métaphore de la grenouille qui s’habitue à une eau de plus en plus chaude jusqu’à finir ébouil­lan­tée).

Face à ces évo­lu­tions, plusieurs points sont par­ti­c­ulière­ment impor­tants à nos yeux :

  • le respect de la con­fi­den­tial­ité, de la vie privée, de l’intimité, de la dig­nité. Le mou­ve­ment alle­mand “Dig­i­tal courage” par­le du “secret des let­tres et de la poste” : on n’aurait jamais accep­té que notre cour­ri­er postal puisse être lu par des admin­is­tra­tions ou des entre­pris­es.
  • ne pas som­br­er dans une société du soupçon : nous ne voulons pas être traité.es comme des coupables potentiel.les. L’enjeu est de retourn­er la logique du “Fliquez-vous les uns les autres” en logique du “Soupçonne-moi du meilleur”, pour repren­dre le tag qu’on peut lire sur les trot­toirs de Saint-Eti­enne.
  • La lutte sur le plan juridique (exercer des recours) peut men­er à des suc­cès mais glob­ale­ment elle ne suf­fit pas, comme le con­clut LQDN elle-même après des années de ten­ta­tives. Les recours sont sou­vent per­dus et, quand ils sont gag­nés, les pou­voirs publics con­tour­nent ensuite la dif­fi­culté en changeant la loi. L’action de la CNIL est égale­ment déce­vante et c’est une instance peu indépen­dante : la prési­dence de la CNIL est nom­mée par décret du prési­dent de la République.

Droits, reven­di­ca­tions

1. Principe de min­imi­sa­tion de la col­lecte de don­nées et de leur stock­age.

2. Tout être humain doit avoir un droit de regard, de con­fi­den­tial­ité et de con­trôle sur ses don­nées per­son­nelles, y com­pris celles pro­duites du fait de ses com­porte­ments et des objets con­nec­tés à sa per­son­ne (Source : Déc­la­ra­tion prélim­i­naire des droits de l’homme numérique, Forum d’Avignon, 2014).

3. Refus caté­gorique de la sur­veil­lance algo­rith­mique et de la recon­nais­sance faciale (sup­posant donc un retour en arrière puisque nous y sommes déjà, avec la loi JO 2024, l’utilisation du fichi­er TAJ par la police…).

4. Abo­li­tion des AFD (amendes for­faitaires délictuelles) : ces con­damna­tions sans procès, par la police automa­tisée, ne sont pas accept­a­bles.

5. Tout développe­ment d’une nou­velle tech­nolo­gie doit faire l’objet d’un débat démoc­ra­tique, con­tra­dic­toire, sur ses usages et les con­clu­sions de ces débats doivent être effec­tive­ment pris­es en compte (5G, IA, recon­nais­sance faciale, vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique, etc.).

Actions et échéances

1. Imag­in­er des actions con­tre les AFD (dis­tribuer des tracts durant des man­i­fs pour informer/sensibiliser comme on a com­mencé à le faire durant les mobil­i­sa­tions con­tre la destruc­tion des retraites ?)

2. Sen­si­bilis­er plus large­ment sur l’extension de la sur­veil­lance numérique et les atteintes aux lib­ertés publiques avec des visuels ou bien des reven­di­ca­tions sim­ples et par­lantes pour tout le monde (il faudrait trou­ver un slo­gan aus­si sim­ple, effi­cace et fédéra­teur que le “Nous voulons des guichets !” du Comité humain du numérique belge).

Idées évo­quées :

  • un visuel mon­trant quelqu’un (Etat, police, multi­na­tionale…) fouil­lant dans une boite aux let­tres et ouvrant les cour­ri­ers, pour illus­tr­er le fait que nous accep­tons aujourd’hui des choses que nous auri­ons vues, à l’ère pré-numérique, comme des atteintes graves à notre vie privée.
  • une vidéo qui mon­tr­erait par com­para­i­son que la sit­u­a­tion française aujourd’hui n’est pas si éloignée de celle d’expériences his­toriques, ou d’expériences actuelles dans d’autres pays, par­ti­c­ulière­ment lib­er­ti­cides.
  • une vidéo humoris­tique sur la sur­veil­lance par nos objets con­nec­tés (smart­phone, ordi­na­teur mais aus­si fri­go con­nec­té, voiture etc.).

Etc.

3. Echéances / accroches tem­porelles

Con­stat de départ : il est plus évi­dent de (se) mobilis­er autour d’un pro­jet ponctuel bien iden­ti­fié, et à dimen­sion locale, car les risques que l’extension de la sur­veil­lance numérique fait peser sur nos lib­ertés devi­en­nent alors plus con­crets, plus incar­nés. Quelques exem­ples :

  • le rap­port du député de la Loire de l’époque Jean-Michel Mis pour “un usage respon­s­able et accept­able par la société des tech­nolo­gies de sécu­rité”, en vue de l’organisation de la coupe du monde de rug­by en 2023, et des Jeux olympiques de 2024, pro­mou­vant notam­ment l’emploi de la recon­nais­sance faciale.
  • les pro­jets d’installation de caméras de vidéo­sur­veil­lance : dans les com­munes con­cernées, telles que Plan­foy ou les Côtes d’Arey près de Vienne, des habitant.es réagis­sent face à des pro­jets qui ont des réper­cus­sions très con­crètes sur leur vie quo­ti­di­enne, se mobilisent à tra­vers divers modes d’action (réu­nions publiques, pro­jec­tions-débats, péti­tions, recours juridiques, etc.) et obti­en­nent des suc­cès. Par exem­ple, c’est la mobil­i­sa­tion du col­lec­tif Plan­foy sous sur­veil­lance qui a amené le maire de Plan­foy à organ­is­er une con­sul­ta­tion (qui aura lieu le 1er octo­bre 2023).

Ce con­stat nous a conduit.es à iden­ti­fi­er deux types d’accroches tem­porelles à par­tir desquelles se mobilis­er :

  • des accroches locales : pro­jets com­mu­naux de vidéo­sur­veil­lance.
  • des accroches nationales :

1) le pro­jet de loi d’orientation et de pro­gram­ma­tion du min­istère de la Jus­tice pour 2023–2027, en cours d’examen par les par­lemen­taires : se mobilis­er con­tre la mesure qui autoris­erait l’activation à dis­tance des objets con­nec­tés dans le cadre de cer­taines enquêtes ?

2) les JO 2024, qui ont été sai­sis comme pré­texte par le gou­verne­ment pour lancer l’“expéri­men­ta­tion” de la vidéo­sur­veil­lance algo­rith­mique. Saint-Eti­enne est une des villes hôtes et accueillera des matchs en juil­let 2024.

Suites pos­si­bles

1. Mise en réseau locale : alliances pos­si­bles avec dif­férents cer­cles à com­mencer par ceux qui sont les pre­miers men­acés par l’extension de la sur­veil­lance numérique :

  • militant.es investis sur les ques­tions de vio­lences poli­cières (et judi­ci­aires), de racisme sys­témique dans la police et la jus­tice, sur le racisme et les dis­crim­i­na­tions en général ;
  • mou­ve­ments écol­o­gistes ;
  • asso­ci­a­tions investies sur les ques­tions de lib­ertés publiques ;
  • col­lec­tifs mobil­isés con­tre l’imposition du tout numérique (Stop Linky, 5G, vidéo­sur­veil­lance com­mu­nale, etc.) ;
  • quid des syn­di­cats ?

2. Mise en réseau nationale : alliances à con­stru­ire au sein du réseau “Tech­nop­o­lice” ; La Quad­ra­ture du Net ; col­lec­tif Désar­mons-les ! …

3. Développe­ment de sup­ports et for­mats de médi­a­tion numérique sur le sujet. Avec des acteurs locaux de l’in­clu­sion et de la médi­a­tion numérique, de la vul­gar­i­sa­tion sci­en­tifique et tech­nique ?

Liens vers des arti­cles de ce site :

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